Joel Meyerowitz... and me
Une franche conversation
D’un musée de Paris à une galerie de New-York, des Rencontres d’Arles à une librairie de Bologne, Joel Meyerowitz s’est régulièrement, pendant des décennies, trouvé sur le chemin de notre rédactrice. Mais uniquement à travers ses œuvres, ou de loin, car, même si elle avait dès leur découverte été emballée par ses travaux et la personne que ceux-ci laissaient imaginer, elle n’avait jamais approché ce grand de la photo. C’est par un beau jour d’été, tout au sud de l’Espagne, que la rencontre a eu lieu.
Today was a joyous day, a morning with bells and birds...*, tel est le début de la dédicace que Joel Meyerowitz vient de rédiger sur la page de garde de mon livre favori, A summer’s day. C’est vrai ; le carillon et les pépiements d’oiseaux s’entendront, mélodieux, sur mon enregistrement de ce matin de juin passé dans la cour ombragée du splendide Musée Picasso de Malaga. Une base de palais du XVIe siècle, qui ne cesse de s’agrandir. Il est toujours bon d’avoir de la place – outre les salles consacrées aux œuvres du maître espagnol, le musée offre un espace conséquent à des expositions temporaires. En ce début d’été 2024, et pour un semestre, il met à l’honneur le photographe américain Joel Meyerowitz. Avec qui je viens de passer deux heures à discuter – j’étais censée l’interviewer une trentaine de minutes. Car à la veille de l’ouverture au public, une présentation pour la presse a été – somptueusement – organisée. Quatre chanceux journalistes invités, et moi qui ne me sens pas vraiment du sérail. L’événement inclut, entre autres, la visite en présence du photographe et du nouveau directeur du musée, Miguel López-Remiro, ainsi qu’un dîner couronné par un spectacle de flamenco – un guitariste et une explosive chanteuse-danseuse, qui emporte l’enthousiasme. Olé !
Málaga, Spain, 1967 ©Joel Meyerowitz
Voyage de presse
Il ne s’agit pas d’une attraction touristique, ni d’une fantaisie déplacée : l’exposition est consacrée à l’année, de l’été 1966 à l’été 1967, que Meyerowitz, au début de sa vie de photographe, a passée en Europe. Pris en amitié par une famille de Malaga, les Escalona, il est resté six mois sur place. Cette famille, c’est alors une quinzaine de personnes qui vivent flamenco. C’est ainsi que quelques jours plus tard, lors d’une autre soirée de fête liée à l’ouverture de l’exposition, une septuagénaire viendra embrasser le photographe avec une émotion et un bonheur éclatants – Ana avait 16 ans en 1966, et figure, vêtue de jaune d’or, sur la photo de la famille en pleines réjouissances exposée en si grand format que les personnages y sont en taille réelle.
Outre les moments informatifs et festifs, le bonus du déplacement de presse réside dans le temps ménagé pour une interview en tête à tête. Meyerowitz, qui en a donné des milliers, est toujours partant, même s’il n’a aucun besoin de publicité. Nul mieux que lui ne sait parler de son travail, de sa vie en photo, dont il a tout analysé. Pédagogue, érudit, acteur, charmeur, il discourt avec une élégance, une logique et une simplicité parfaites. Et l’écouter parler de ses amis, de ses recherches, mais aussi de peinture ou d’art en général, de sport, de danse, de cuisine, est un pur régal.
Málaga, Spain, 1967 ©Joel Meyerowitz
Connaissance virtuelle
Cela, je le savais avant même d’avoir passé une minute à ses côtés. Depuis près de vingt ans, j’ai regardé des dizaines (centaines ?) d’heures de vidéos de lui sur YouTube, visionné des extraits du cours qu’il dispense, conçu par le remarquable site mastersof.photography, écouté des podcasts à n’en plus finir, entendu les souvenirs enchantés de participants aux ateliers qu’il a animés, lu son récit de l’année 2016 au jour le jour, Once more around the sun, vu les films qui lui sont consacrés ou dans lesquels il intervient, et le documentaire qu’il a réalisé, un road trip avec son père vieillissant dont l’esprit commençait à divaguer, Pop. Par ailleurs, j’ai lu la plupart de ses livres. Il en existe une cinquantaine en tout, des années 70 à aujourd’hui, dans lesquels figurent non seulement ses photos, mais parfois aussi des textes de sa main, de vrais bijoux de littérature.
Et c’est pour cela que A summer’s day est l’ouvrage de lui que je préfère : il y raconte avec une acuité et une sensualité rares ce qu’étaient les jours d’été de son enfance, d’un brusque orage éclatant dans la touffeur new-yorkaise, la pluie traçant une démarcation nette sur l’asphalte poussiéreux, à la blancheur aveuglante d’un matin à la campagne. Sa perception à fleur de peau du temps, des sons, des odeurs, des textures ; sa fascination pour les images, leur apparition. Tout en légèreté et suggestion, des lignes poignantes sur la fugacité des vacances, de l’enfance, des jours de liberté semi-sauvage et d’innocence insouciante.
Greece, 1967 ©Joel Meyerowitz
Révélation
Sur les murs de mon bureau, une seule image, un sous-verre 70x50 : dans un clair-obscur bleuté, un espace entre deux bâtiments aux façades roses reliées par un escalier laisse entrevoir l’océan, trois hauts palmiers et une minuscule silhouette en short et tee-shirt. Une fenêtre semble incandescente dans l’habitation de droite, dont le toit est prolongé, vers les balustres du toit d’en face, d’une poutre de béton jaune fluo ; au premier plan, une piscine reflète les murs, l’un des palmiers et un parasol fiché au milieu d’une petite table ronde. C’est l’affiche de Out of the ordinary, une exposition qui s’était tenue à l’Hôtel de Sully, à Paris, en 2006. Je l’avais vue comme je les voyais toutes, sans distinction de sujets ou de photographes, mais ce jour-là j’avais, pour la première et unique fois, eu envie d’acheter le poster.
L’exposition avait eu une résonance en moi, et je trouvais à cette image une puissance d’évocation particulière. Pour autant, je ne cherchai pas à en savoir plus sur son auteur. Je travaillais dans un tout autre domaine que la photographie, mais consacrais mon temps libre à la découvrir. Peu après, dans une librairie, je m’arrêtai devant un imposant ouvrage avec en couverture une photo des ruines du World Trade Center.
Intitulé Aftermath, il documentait, en 300 pages de photos saisissantes, les mois d’évacuation des gravats des tours jumelles, la progression d’un chantier démesuré. D’un monceau dantesque de matériaux enchevêtrés, on aboutissait à une fosse déblayée où, déjà, une pousse verte signifiait un retour de la vie. Fascinée par le sujet, son traitement et le travail qu’il représentait, j’achetai le livre et me mis à le lire dès mon retour chez moi. Il commençait par un texte d’explication prenant, très bien écrit. Sidération : loin de ce que j’avais imaginé, cet énorme album n’était pas la somme de prises de vue de nombreux photojournalistes, mais l’œuvre d’un homme seul, réalisée, qui plus est, à la chambre photographique. Neuf mois pour l’Histoire, à se rendre chaque jour sur le site, après avoir obtenu les autorisations nécessaires, à charrier plus de 20 kg de matériel, à respirer un air chargé de substances toxiques – une succession d’exploits. D’autant qu’en 2001, cet homme avait déjà plus de 60 ans. Cette fois, je regardai la signature – Joel Meyerowitz. Meyerowitz... Ce nom me disait quelque chose... Je levai les yeux : c’était celui qui figurait sur l’affiche. Interloquée, je me demandai : “Mais... c’est le même ? !” Serait-il possible que la même personne soit capable de faire des choses tellement différentes ? Et si oui, alors, quoi d’autre ?
* Ce fut un heureux jour, matin au son des cloches et aux chants des oiseaux...
Nathalie Amargier, mai 2025
Ce texte est extrait d’un long article paru
dans le numéro hors-série spécial Joel Meyerowitz
de LIKE la revue.
Vous pouvez le retrouver
en librairie et en ligne, ICI.
La photo de couverture est tirée du film
Joel Meyerowitz : La rue dans la peau
réalisé en 2016 par Philippe Jamet
par
Philippe Jamet