La rue : miroir de nos combats, par Philippe Jamet

Thématiques :

Philippe Jamet, fasciné par la photographie autant que l'énergie foisonnante des rues, est l'auteur d'un captivant portrait documentaire de Joel Meyerowitz, considéré comme l'un des pionniers de la photographie couleur. Il nous confie les coulisses de la réalisation de son film révélant près de 120 images du prodigieux photographe new-yorkais.

 

***

 

Caroline Henry : Quelle a été l'impulsion qui vous a conduit à réaliser ce film qui diffuse une grande énergie ?

Philippe Jamet : J'ai toujours apprécié l'univers de la rue pour son énergie constante, sa mixité et le miroir qu'elle nous renvoie de notre société, de nous-mêmes, de notre évolution collective, de nos colères, de nos combats. Dans une rue de grande ville ou de village, la contemplation s'invite naturellement ; je regarde, j'écoute ces bribes de phrases qui se croisent, comme un nouveau langage. Présence éphémère, moment à capturer au 50 mm ou juste à contempler comme un congénère empathique, un voyeur pacifique. Gruyaert, Stettner, Horvat, Klein, Saul Leiter... ont flâné et arpenté de nombreux pavés et capté la poésie du quotidien, celle-ci m'a toujours touchée. Et outre leur esthétisme, c'est aussi un révélateur d'une époque et de leurs stigmates. C'est le postulat du documentaire.

Aujourd'hui la rue reste le dernier lieu public dans laquelle les mixités existent, se croisent et parfois se rencontrent, mais l'uniformité commerciale des rues, les têtes penchées sur leurs portables, la méfiance accrue de l'autre, tue le possible d'une interaction, d'une complicité avec l'inconnu. Heureusement la rue, comme ses passants, a une identité cyclique, restons optimistes.

 

JM

 

CH : Dans La peau des rues, Joel Meyerowitz livre généreusement son parcours, son lien presque sacré à son environnement et à la photographie. Quand vous pensez à lui, quelle photo voyez-vous ? Pourriez-vous nous la décrire ?

PJ : C'est une des premières que j'ai vu du travail de Joel Meyerowitz. La photographie en couleur prise dans les années 70 d'une jeune femme au petit matin à Manhattan, qui attend au coin d'un carrefour. Seule, fragile, elle porte deux sacs. Elle part ? Elle arrive ? Elle s'enfuit ? Ce moment capté par Joel Meyerowitz est un moment de vie d'une inconnue, qui nous amène à imaginer le début de sa journée, une photographie très cinématographique dans un décor qui l'est tout autant. Les couleurs sont vives mais désaturées par la lumière du petit matin, c'est doux, c'est évocateur.

Après avoir réalisé ce documentaire, je ne l'a regarde plus de la même manière. J' imagine Joel au lever du jour, 40 ans de moins, appareil au poing, déjà l'œil avisé alors que la plupart des new- yorkais se réveillent mollement.

 

CH : Votre film est également riche d'images d'archives provenant d'œuvres de Maurice Pialat, Guy Gilles, William Klein, un vrai régal. Votre travail relie histoire et mémoire, pourriez-vous nous en dire plus ?

PJ : Dans ce documentaire, le fait d'utiliser des archives filmées par des photographes et parfois cinéastes (ou les deux comme William Klein) était important, sentir le pouls des trottoirs de NY avec un point de vue daté mais avec une intention. La rue comme une rivière pour certains, en plan fixe, comme dans les années 60 ; le mouvement fin des années 70 avec Klein (encore lui) qui filme les passants au plus près et parfois dans le détail. Je crois qu'il est il important de proposer des images qui bougent dans un documentaire principalement photographique (120 photos de Joel Meyerowitz, je crois), on apprécie le mouvement de l'époque puis celui figé par le photographe. Ces images se répondent et nous embarquent dans ces rues qui changent au fil du temps, comme nous.
 

JM4

 

CH : Comment Joel Meyerowitz a accueilli votre film ?

PJ : J'ai reçu un message : « Allo Philip ! Philip, 7 times !! You heard that !? I've seen 7 times the documentary movie !!! ». Happy donc. 
Le parallèle de l'évolution de la rue et de sa propre vie faisait le documentaire, c'est ce que je lui avait dit à notre premier rdv à Paris, et pour cela il est était très content. Je m'explique. Quand Joel Meyerowitz dit dans le film qu'il s'exile à la plage dans les années 90, c'est aussi la décennie terne de La peau des rues. Ce film est le portrait de plusieurs rencontres, celle de Joel Meyerowitz avec la photo, de Joel Meyerowitz avec la rue, leur vie en parallèle. Et le titre devient légitime. Cette osmose lui a plu.

 

CH : En 2022, vous avez réalisé un second film sur la photographie tourné vers la photographie politique des années 60 à nos jours. Quel est votre lien avec la photographie ?

PJ : Ma rencontre avec l'image, ce n'est pas la télévision ; c'est mon père qui photographiait notre vie et filmait parfois en super 8. Des centaines de diapos, des bobines à foison. Donc les premières photographies sont celles de mon père, j'ai aimé de suite cet instant figé et cette représentation fidèle, voire révélatrice de notre visage, de notre corps, de nous mêmes, figé dans le temps. Et à l'époque , le temps de déposer les bobinos, le temps du développement, l'attente permettait de revivre pleinement ces moments capturés.

Après, à travers les magazines des années 80, qui laissaient une belle place au travail des photojournalistes, ce fut un choc. L'art de résumer une situation, une personnalité en un seul cliché m'a séduit. Puis devenu parisien, j'ai enchaîné les expos qui s'offraient à moi. J'ai beaucoup réalisé pour Canal Plus des sujets avec du matériel photographique et l'exercice me plaît, j'ai pu le décliner dans un travail documentaire.

 

JM6

 

Entrevue réalisée en décembre 2024
Les photos sont tirées du film La peau des rues
réalisé en 2016 par Philippe Jamet

Le film lié à cet article

JOEL MEYEROWITZ 15
52’
Joel Meyerowitz | La rue dans la peau

Plongée dans la photographie de rue avec Joel Meyerowitz.