Herman Puig : Je suis photographe de nu masculin par David Boisseaux-Chical
Dans ce bel entretien, David Boisseaux-Chical, le réalisateur du film flamboyant réalisé sur le photographe et réalisateur iconoclaste, Herman Puig, évoque sa rencontre inédite avec celui que beaucoup qualifiaient comme le Mapplethorpe cubain. Il nous confie également ce qui motive son désir de film chez les personnalités hors normes qu'il croise.
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Zoé Isle de Beauchaine : Comment avez-vous rencontré Herman Puig ?
David Boisseaux-Chical : J’ai rencontré Herman Puig en juillet 2006, dans le quartier d’El Born à Barcelone. À cette époque, je vivais dans la ville catalane, où je réalisais des reportages et des films documentaires. Comme beaucoup, je cherchais une chambre dans une colocation. En naviguant sur un site internet espagnol, je suis tombé sur une annonce intrigante, qui m’a amené à composer le numéro.
Une voix me répond, chaleureuse : « Oh, mais vous parlez français ! J’adore la France, j’ai vécu à Paris. Voici mon adresse, je vous attends. » Curieux, je me rends au rendez-vous. Je m’attendais à une colocation avec des jeunes de différents pays. Mais lorsque la porte s’ouvre, je découvre un homme de 80 ans, grand, élégant, moustachu, qui m’accueille avec un sourire plein de malice. En entrant dans l’appartement, mes yeux sont happés par les murs où des dizaines de photographies de nus masculins sont soigneusement encadrées. « Je suis photographe de nu masculin », me dit-il, en me présentant une partie de ses œuvres.
Je viens alors de mettre le pied dans l’univers d’un artiste singulier, radical, qui a toujours vécu pour l’amour de l’art et de la beauté. Un homme resté farouchement à l’écart des cercles mondains de l’art, et qui, sans doute pour cela, n’a jamais reçu la reconnaissance qu’il méritait. Ce jour-là, Herman me confie qu’il attend une réponse cruciale : celle de la photothèque de Cuba, qui envisage une rétrospective de son œuvre. « Cela fait 50 ans que je ne suis pas retourné à Cuba », me dit-il. Puis, comme si de rien n’était, il me demande si je souhaite louer la chambre.
Je lui réponds : « Non. Mais j’aimerais faire un film sur votre histoire. » C’est ainsi que tout a commencé.
ZB : Qu'est-ce qui vous a attiré chez lui au point de vouloir lui consacrer un documentaire ?
DB : Mes films naissent souvent de rencontres imprévues. Il y a chez moi quelque chose d’instinctif, je sens, presque immédiatement, quand tous les éléments sont réunis pour raconter une histoire forte. C’est ce que j’ai ressenti en croisant le chemin d’Herman Puig. Ce qui m’anime dans le documentaire, c’est le portrait, l’humain, la lumière intérieure de ceux qui m’inspirent. J’aime révéler la singularité d’un être, sa sagesse, sa vision du monde. Je ne cherche pas à apporter des réponses, mais à ouvrir des chemins de réflexion, à poser des questions sur ce que signifie vivre, créer, exister avec intensité. Herman Puig incarnait tout cela : un homme libre, passionné, marginal par choix, resté fidèle à ses convictions artistiques dans un monde souvent normatif. Il portait en lui une beauté rare : celle de ceux qui défient les cadres, les censures, les attentes, simplement en étant eux-mêmes.
Cette quête de sens, d’authenticité et d’espérance traverse tous mes projets. Du jeune dessinateur sourd "Ramesh Lama" que j’ai filmé au Népal, à Herman Puig, l’artiste cubain de 80 ans qui a marqué la photographie et le cinéma expérimental, le navigateur Jean Grouhel avec le film « Morvarc’h le cheval des mers » jusqu’au web-documentaire "We Speak Hip-Hop" (www.wespeakhiphop.fr), mes personnages ont en commun une croyance en la vie, en l’autre, en l’avenir. Quelle que soit leur origine, leur âge ou leur histoire, ils portent un message d’humanité. C’est ce qui me touche, et ce que j’espère transmettre à travers mes films : une énergie positive, une invitation à voir le monde autrement, plus solidaire et positif. Un cinéma documentaire du vivant, de la lumière, du lien.
ZB : Aujourd'hui, quelle est sa place dans l'histoire cubaine ? est-il désormais reconnu ?
DB : Après la Révolution cubaine, Herman Puig s’est exilé en Espagne puis en France, où il a poursuivi son œuvre. Son départ de Cuba et son orientation artistique l’ont éloigné des institutions culturelles officielles, qui privilégiaient des formes d’art plus alignées sur l’idéologie révolutionnaire. Cela explique en partie pourquoi il reste peu connu du grand public cubain aujourd’hui. Herman Puig n’est pas une figure centrale de l’histoire officielle cubaine, mais il incarne une mémoire alternative : celle de la transgression, de l’exil, et de l’expérimentation artistique. Son importance pourrait continuer à croître au fur et à mesure que Cuba revisite son passé culturel avec un regard plus ouvert et inclusif.
ZB : En dehors de Cuba, son œuvre est aussi largement méconnue en Europe. Savez-vous où sont conservées ses archives et si des projets visant à mettre son travail en lumière sont en cours ?
DB : Je n’ai pas d’informations.
ZB : Comment son œuvre et son éternel combat contre la censure est les tabous résonnent-ils aujourd'hui ?
DB : L’œuvre d’Herman Puig et son combat contre la censure résonnent aujourd’hui avec une acuité nouvelle dans les débats contemporains sur la liberté artistique, les identités sexuelles et la réhabilitation des figures marginalisées. Herman Puig résonne comme une figure de résistance, un exemple de persévérance dans la marginalité, qui inspire aujourd’hui les artistes refusant le conformisme marchand ou idéologique.
Entrevue réalisée en juillet 2025
Les photos sont tirées du film Ma vie, mon nu mental : Herman Puig
réalisé en 2009 par David Boisseaux-Chical