Camille Guichard : Un dialogue constant entre texte et image
Dans ce bel entretien, Camille Guichard revient sur la genèse de son film Duane Michals, The Man Who Invented Himself, sur la liberté de création que ce photographe emblématique lui a transmis, celle de transgresser d'une certaine façon, pour mieux se révéler.
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Zoé Isle de Beauchaine : Comment avez-vous rencontré Duane Michals et comment est venu ce projet de documentaire ?
Camille Guichard : En 2009, Duane Michals était invité aux Rencontres d’Arles pour une grande exposition au palais de l’Archevêché. Les productrices Anne Morien et France Saint-Léger avaient alors en tête de produire un film sur lui. Un jour, alors qu’il se promenait seul dans les rues d’Arles, elles l’ont abordé pour lui parler de leur projet. Enthousiasmé, il leur a immédiatement laissé ses coordonnées à New York.
Par la suite, les productrices ont commencé à chercher un réalisateur. Elles en ont rencontré plusieurs, dont moi. Pour ma part, je tenais absolument à faire ce film : je connaissais bien l’œuvre de Duane Michals et j’étais profondément touché par ses séquences mêlant images et textes. Ce désir sincère, je crois, a su convaincre Anne et France. Peu après, je me suis envolé pour New York afin de le rencontrer. C’est ainsi que l’aventure a commencé…
ZB : Pratiquiez-vous déjà la photographie lorsque vous l’avez rencontré ?
CG : La photographie fait partie de ma vie depuis l’adolescence. D’une certaine manière, elle m’a précédé, puis accompagné au fil des années, jusqu’à devenir aujourd’hui, aux côtés de l’écriture, le cœur de ma démarche artistique.
J’ai d’abord appris la technique en autodidacte, en photographiant ma ville natale, Nantes. Le port, avec ses quais à bois et ses hangars à bateaux, a constitué mon premier terrain d’exploration. C’est là que j’ai exploré la lumière, le cadrage, et découvert le tirage argentique dans le laboratoire d’un ami. Avec le temps et l’évolution des technologies, je me suis naturellement tourné vers le numérique, que ce soit en photographie ou en réalisation de films.
ZB : Vous êtes réalisateur, vous êtes photographe, vous êtes auteur : comment appréhendez-vous ce rapport du texte et de l’image si important pour Duane Michals ?
CG : L’écriture occupe une place centrale dans mon processus de création. Elle intervient à différentes étapes, souvent dès l’élaboration de mes photographies. Parfois, elle en est même le point de départ : un court texte, une nouvelle ou un poème surgit, et l’image naît à partir de lui. D’autres fois, c’est l’inverse : le texte s’inscrit dans l’image, s’y mêle, jusqu’à ne plus faire qu’un avec elle. Les deux coexistent alors de manière organique, devenant indissociables.
Il arrive aussi que l’image précède l’écriture, comme si celle-ci sommeillait en elle, en attente de se révéler. Dans tous les cas, un dialogue constant s’installe entre texte et image, chacun nourrissant l’autre.
Ce qui me guide avant tout, c’est l’envie de raconter des histoires — qu’elles soient visuelles ou littéraires — autour de mes thèmes de prédilection : la nature, le corps, l’intime. J’aime les révéler avec douceur, et qu’une certaine poésie en émane.
ZB : Y a t il une chose que vous avez appris de lui après ce temps passé au plus proche de sa pratique ?
CG : Duane Michals m’a appris qu’en photographie, l’essentiel ne réside pas uniquement dans la maîtrise technique ou la beauté formelle de l’image, mais dans sa capacité à raconter, à émouvoir, à questionner. Il m’a montré qu’il était possible – et même nécessaire – de sortir des cadres établis, d’oser mêler les disciplines pour mieux faire entendre sa voix artistique.
Son approche, libre et inventive, m’a conforté dans l’idée que je pouvais explorer d’autres territoires, à la frontière par exemple entre la performance et la photographie. Cette association, encore peu exploitée aujourd’hui, me permet de créer des récits visuels singuliers, où le corps en mouvement, l’espace et le temps deviennent matière à image.
L’héritage de Duane Michals ne réside donc pas seulement dans ses œuvres, mais dans la manière dont il a ouvert la voie à une photographie affranchie, poétique et audacieuse.
Entrevue réalisée en juillet 2025
Les photos sont tirées du film Duane Michals, The Man Who Invented Himself
réalisé en 2012 par Camille Guichard