Sabine Weiss, avec une très grande affection par Camille Ménager
Camille Ménager revient sur sa rencontre avec Sabine Weiss et la construction de ce projet documentaire que la photographe a accepté, alors qu'elle était au crépuscule de sa vie. Au fil des prises de vues, le dialogue avec Sabine Weiss fait naître des interrogations chez la réalisatrice. Elle répond à certaines d’entre elles dans cet entretien.
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Zoé Isle de Beauchaine : Comment Sabine Weiss a-t-elle réagi à l’idée d’être filmée, de revenir sur sa vie de photographe pour un documentaire elle qui n’a commencé que très tard à s’intéresser à ses archives ?
Camille Ménager : Elle n’a pas accepté d’emblée. Nous nous sommes rencontrées plusieurs fois, avons discuté, avec sa collaboratrice Laure Augustins également, et elles ont toutes les deux été séduites par notre proposition avec Alice Mansion (Brotherfilms), notamment axée autour du fait de respecter le rythme et la parole de Sabine, qui avait déjà 97 ans à ce moment-là. L’idée était de la filmer au fil du temps autour d’entretiens et en suivant d’éventuels déplacements, avec en toile de fond l’interrogation que je pose dans le film, à savoir quelles sont les images qui peuvent rester d’une vie de photographe, quand on atteint son âge, et qu’est-ce qu’elles racontent de notre siècle. Nous avions prévu d’aller jusqu’à la grande rétrospective à Venise, hélas elle a disparu avant. Mais ce sont les imprévus d’un documentaire, on filme le réel, on s’y adapte.
ZB : Une amitié est née entre vous. Parlez-nous de Sabine.
CM : Je n’oserais pas parler d’amitié, mais c’est vrai qu’une relation assez forte, sur un temps très court, s’est nouée. C’est sûrement lié à sa personnalité, qui est très attachante, assez drôle, peut-être à la mienne également, qui aime échanger avec les personnes beaucoup plus âgées que moi, dans une relation d’égale à égale. Elle avait un sacré caractère et ça, ça me plait beaucoup. Très directe, et très généreuse dans la parole ou le temps qu’elle m’a consacré. Elle aurait pu se dire qu’elle n’avait plus l’âge ou la patience de faire ça, mais en fait ça l’amusait beaucoup. On parlait boulot, aussi, elle me demandait ce que j’allais faire de tout ce que je filmais, elle s’intéressait au matériel qu’on utilisait. Elle a toujours trouvé la « valeur travail » très importante – je m’en suis rendue compte aussi en menant des entretiens avec ses proches, et du coup cette relation au départ purement professionnelle a permis une sorte d’intimité assez naturelle au fil des journées passées ensemble.
ZB : Avez-vous répondu aux nombreuses questions laissées en suspens par la mort de Sabine Weiss et que vous mentionnez dans le documentaire ? Par exemple celle-ci « à quel moment, les images éparses deviennent-elles une œuvre ? »
CM : Pas complètement, mais j’ai quelques pistes. Déjà, le regard des autres sur le travail de l’artiste compte beaucoup. On est auteur ou autrice d’images à partir du moment où on les créé, mais elles sont forcément soumises à l’œil du public et de l’institution. C’est quand s’active la reconnaissance professionnelle qu’on considère comme œuvre, au sens large, le fruit du travail qui s’étend sur un temps plutôt long. Dans le cas de Sabine, sa longévité est assez extraordinaire puisqu’elle a photographié pendant très longtemps. Mais si elle n’avait pas ouvert ses fameuses archives, si des conservatrices, historiennes, ne s’étaient pas penchées sur ses photos, elle ne serait pas arrivée au même endroit. Et puis tout dépend aussi des enjeux mémoriels, des contextes, dans lesquels on regarde les photos. Dans le cadre de la photo dite humaniste c’est vraiment intéressant de comprendre que l’amour pour la photo de ce genre s’est développé, en tout cas au sein du grand public, bien après la prise des images. Francine Deroudille l’explique bien dans le film avec l’exemple du Baiser de l’Hôtel de ville de Robert Doisneau : la photo a été prise dans les années 50, elle a connu l’immense succès qu’elle a encore aujourd’hui dans les années 80.
CM : Diriez-vous que votre pratique documentaire est humaniste ?
Je ne m’étais pas vraiment posé la question jusque-là, c’est intéressant. Ce terme même d’humaniste peut devenir un peu fourre-tout. Ce qui m’en rapproche est je crois l’amour des gens, si tant est que ce soit l’un des critères majeurs de ce qui fait la photo humaniste. De fait, quand je filme Sabine, c’est avec une très grande affection. Et j’en ai souvent pour les récits que je choisis de porter ou les images qui les composent. Mais dans le cadre du documentaire d’histoire, que je fais principalement, je raconte parfois des trajectoires de personnages moins aimables ! L’autre élément assez constitutif de ce qui caractérise la photo humaniste est le côté quotidien, au jour le jour, des gens que l’on montre. Et là c’est également un élément qui m’intéresse beaucoup, en histoire particulièrement : retracer un contexte à hauteur d’hommes et de femmes, raconter l’histoire d’une rue, s’intéresser à l’évolution d’un quartier et des relations entre les uns et les autres au cours d’un moment donné, ça me passionne.
Entrevue réalisée en novembre 2024
Les photos sont tirées du film Le Siècle de Sabine Weiss
réalisé en 2022 par Camille Ménager