Vivre le temps différemment selon Gilbert Fastenaekens

Mis à l’honneur dans le film de Carole Laganière en 1988, le photographe belge Gilbert Fastenaekens revient ici sur cette période où la photographie commençait tout juste à s’imposer sur la scène artistique et parmi les institutions. Il pose un regard rétrospectif sur son œuvre et le chemin parcouru depuis.

 

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Zoé Isle de Beauchaine : Comment est né ce projet documentaire mené par Carole Laganière ?

Gilbert Fastenaekens : Je pense que c'est Jean-Louis Godefroid de l'Espace Contretype à Bruxelles qui en a été à l'origine. C'est un espace qui a défendu et qui défend toujours la photographie, un des premiers en Belgique, à une époque où la photographie n’avait pas encore toute sa place dans les institutions. Jean-Louis Godefroid et Anne Dessambre, sa compagne, ont mené ce travail pionnier à la fin des années 70. Et je pense que c'est lui qui est à l'origine du film. J'ai vu au générique le nom de Jacqueline Aubenas, la mère de la journaliste française, qui donnait des cours à l'INSAS (Institut Supérieur des Arts à Bruxelles). Carole Laganière, la réalisatrice, sortait de l'INSAS et a probablement été contactée pour le film par Jacqueline. Je sais que je ne suis pas le seul à avoir été filmé à l'époque. Il y a eu aussi Dirk Braeckman, Edouard Hannon, photographe du XIXème siècle... L'Espace Contretype venait au moment du film de déménager, de s'installer dans l'ancienne maison d'Edouard Hannon, ingénieur et photographe amateur qui a beaucoup voyagé dans le cadre de son travail, entre autre dans la Russie tsariste à la fin du XIXe siècle. Au tout début, l'Espace Contretype était une galerie sur un rez-de-chaussée typiquement bruxellois, un trois pièces en enfilade plus une cuisine sur le côté. Il y a eu une grande partie de la scène photographique belge qui y a exposé, mais également étrangère. Andy Wahrol y est même passé un soir de vernissage pour y voir les photographies de son ami Robert Mapplethorpe. Aujourd'hui, Jean-Louis Godefroid est décédé mais l'Espace Contretype continue, c'est toujours un espace et une association dédiés à la photographie qui sont maintenant gérés par Olivier Grasser. Sans doute pour Jean-Louis, on représentait à ce moment-là les photographes qui devaient être soulignés à la fin des années 80.

 

ZB: Quel était le paysage photographique à cette époque, dans les années 80 ?

GF : À cette époque, le reportage dominait largement. Moi-même, j’étais influencé par lui mais je m’en éloignais peu à peu. Contretype essayait de proposer des alternatives à ce que l’on voyait dans la presse ou ailleurs. Cette série de portraits documentaires allait dans ce sens. Certains photographes de la série n'ont même jamais fait de reportage, comme Dirk Braeckman, tandis que d'autres venaient de la pub ou de la mode, comme Christian Carez, mais exploraient des voies différentes. Il s'agissait de propositions alternatives dans le paysage photographique de l'époque.

 

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ZB : Vous avez aussi participé à la mission photographique de la DATAR en France ?

GF : J'ai participé à la mission de la DATAR entre 1984 et 1986. Il y a eu une série de films réalisés sur les photographes de cette mission, on était 13 ou 14 photographes au départ. Vers la fin, on était 29 ou 30. Le film sur mon travail a été réalisé par Frédéric Compain.

 

ZB : Ces premières séries photographiques ont-elles formé la suite de votre travail ?

GF : Quand j'ai commencé à photographier des paysages urbains la nuit, le temps semblait s'arrêter artificiellement. Avec l'éclairage public, il n’y a plus de variation de lumière qui fait sentir l’écoulement du temps. Quelque chose s'est alors calmé en moi, il n'y avait plus d'urgence à photographier, ni l’inconfortable impression de manquer des situations photographiques ou de ne jamais être au bon endroit. Cela m’a apporté une certaine quiétude intérieure. A partir de là, il y a un travail qui a démarré qui s'appelle Noces et qui est un travail fait dans une forêt, la Forêt de Vauclair, un lieu tristement célèbre de la Première Guerre mondiale. Des centaines de milliers de Français y ont été sacrifiés par l'incurie des généraux. C'est devenu un terrain important pour moi. Dès le départ il y avait une attirance visuelle pour cet espace. Un territoire que j'ai aussi découvert grâce à une commande. J'ai décidé de limité ce territoire à 30 m sur 100 m. J'y suis retourné pendant cinq ans, à différentes saisons mais principalement en hiver. C'est devenu comme une ascèse, comme une méditation. Cela m'a permis de vivre le temps différemment, d'être dans le moment présent, de sentir que je faisais partie du paysage. Parfois, même l’acte de photographier ne m’était plus nécessaire. C'est quelque chose que j'ai continué de chercher sur d'autres terrains, une qualité de présence. Je me sentais dans cette forêt devenir l'arbre, la pierre, le paysage. Dans ces moments rares, survenaient des sensations fortes et sereines, qui me permettaient de me sentir pleinement dans l’instant des choses. Il y a une communion, quelque chose qui permet de relativiser. La photographie n'a jamais pu représenter cela. Les photos sont comme des poussières de ces moments-là. Elle les indiquent évidemment dans une écriture photographique, avec un cadre, une coupe, une lumière, une profondeur, propres à la photographie. Entre ce qui se vit à l'intérieur et la photographie, il y a toujours une forme de trahison. Les photos indiquent quelque chose mais elles ne le sont pas. Tous mes autres travaux, vidéo aussi, par la suite ont été emprunts de ces moments.

 

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ZB : Que diriez-vous au Gilbert de 1988, si vous pouviez lui parler aujourd’hui ?

GF : Je devais avoir 32 ou 33 ans au moment du film. J'ai trouvé ce Gilbert très tendre. Il parlait de manière calme et posée. Aujourd'hui, je suis un peu plus excité, probablement parce que je me rapproche de la fin, il y a une précipitation. Il faisait des raccourcis, il croyait éliminer des choses qui vont lui revenir et d'une certaine façon, que ce soit des blessures ou des moments heureux, ils seront toujours là. Simplement on peut prendre plus de distance et c'est cela qui permet de continuer à vivre. J'aurais du mal à lui donner des conseils alors que j'ai été pendant plus de trente ans professeur. Ces conseils je les ai donnés aux étudiants. Je trouve que tout était déjà en place pour le Gilbert de 1988, il lui faudra affiner son écriture. A un Gilbert plus jeune, j'aurais pu dire davantage de choses, mais celui-là, on ne va pas pouvoir trop le bouger. Si j'avais cet étudiant devant moi, je le suivrais d'assez près en le laissant explorer ce qu’il découvrira de toute façon par lui-même.

 

Entrevue réalisée en septembre 2024
Les photos sont tirées du film Gilbert Fastenaekens, Photographe
réalisé en 1988 par Carole Laganière

Le film lié à cet article

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Gilbert Fastenaekens, photographe

La photographie comme échappatoire