Joannie Lafrenière : un coup de foudre pour l'humanisme de Gabor
Dans ce bel entretien, Joannie Lafrenière nous parle de sa rencontre avec le photographe Gabor, placée sous le signe d'une curiosité commune pour l'autre, et de ce projet de film qui lui est apparu comme une évidence.
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Zoé Isle de Beauchaine : Comment avez-vous rencontré Gabor Szilasi ?
Joannie Lafrenière : Le coup de foudre fut immédiat pour l’homme qu’est Gabor Szilasi, photographe de l’ordinaire, archiviste de mémoire collective. C’est à l’occasion de son exposition rétrospective L’ÉLOQUENCE DU QUOTIDIEN (2009) présentée au Québec que j’ai eu le privilège de découvrir son travail. Étudiante en photographie à cette époque, cette exposition m’est rentré dans le cœur et n’a fait que confirmer mon souhait de faire de la photographie un métier, un mode de vie. Suite à cette épiphanie, j’ai développé un immense respect pour son œuvre et c’est en l’observant interagir avec la communauté de photographes qui l’entourait à l’occasion des Rencontres internationales de la photographie en Gaspésie (où nous nous sommes rencontrés pour la première fois durant l’été 2015) que je suis tombée sous le charme de Gabor, l’homme derrière la lentille. Au fil des discussions partagées ensemble, j’ai eu le bonheur de constater en quoi ses images étaient le reflet de sa personnalité, soit celle d’un humaniste curieux de découvrir son prochain et de le dépeindre avec respect, sans jugement et bien souvent, avec une touche d’humour qui lui est propre.
Lors de cette rencontre, Gabor était alors âgé de 87 printemps et je me souviens d’avoir été frappée par sa vivacité. Touchée par cette posture optimiste malgré son âge certain, attitude qui le caractérise si bien, il est devenu évident qu’un film sur lui devait être réalisé. Je me suis donc lancée dans cette aventure avec candeur et enthousiasme, souhaitant témoigner de son œuvre certes, mais également de l’homme qui se trouvait derrière la caméra, dans toute sa profondeur, sa complexité, sa fragilité, sa résilience, sa beauté et sa grandeur afin d’offrir à mon tour à Gabor, l’importante et sensible mémoire qu’il nous a laissée à nous, Québécois, à travers son œuvre photographique à caractère humaniste.
ZB : Comme lui, vous utilisez la caméra pour tisser des liens avec les êtres humains. Comment vous retrouvez-vous dans sa pratique ?
JL : Gabor et moi avons vraiment connecté parce qu’on avait en commun une grande curiosité envers les êtres humains, voyant tous les deux la caméra comme un prétexte formidable pour aller à la rencontre de l’autre. C’est vraiment ce qui nous a intimement lié et ce qui nous lie toujours. Grâce à la caméra, on se permet d’aller cogner chez les gens et de leur demander qui sont-ils avec candeur et curiosité, fascinés et reconnaissants de la générosité des gens qui s’ouvrent et se dévoilent à nous quand on leur porte un intérêt sincère.
La première fois que j’ai vu les images de Gabor, je pense que c’est pour cette raison qu’elles ont autant résonné. J’ai vu dans ses images autant de tendresse, de respect, de curiosité envers les êtres humains que d’humour, en plus que ses photos étaient magnifiquement cadrées et empreintes d’une âme singulière. Même si Gabor a principalement photographié en noir et blanc durant toute sa pratique, contrairement à moi qui me passionne pour l’utilisation de la couleur autant en photographie qu’en cinéma, j’ai ressenti une puissante communauté d’esprit entre nos façons respectives de témoigner de nos rencontres avec l’Autre et c’est ce qui m’a profondément touchée.
ZB : Comment a-t-il réagi à l’idée d’un documentaire sur lui et comment s’est-il révélé lors du tournage ?
JL : L’idée de faire un long métrage documentaire sur Gabor, avec Gabor s’est révélée d’elle-même et est montée naturellement en moi, comme une intuition très forte à laquelle j’ai décidé de faire confiance. Avec candeur, j’ai demandé à Gabor s’il accepterait que je fasse un film sur lui, en sa compagnie. C’est après qu’il m’ait répondu positivement que j’ai pris conscience de l’ampleur de l’aventure dans laquelle je me lançais avec enthousiasme et certaines craintes (quel film ne vient pas avec des peurs ?). Bref, je me suis surprise moi-même à demander à quelqu’un que j’admirais profondément de faire un film sur lui, même si au final je remercie mon intuition de m’avoir offert ce cadeau. Parce que ça a été une grande aventure autant humaine que professionnelle qu’on a vécue Gabor, son entourage, Line Egede Sander (la productrice du film), Marc-André Labonté (le preneur de son), Dan Popa (mon accolyte de création), Emmanuelle Lane (la monteuse) et moi. Au fil du tournage, j’ai senti que les aventures que le film nous permettait de vivre nourrissaient profondément Gabor et le gardaient allumé, curieux et bien en forme, ce qui n’est pas banal, surtout quand on se lance dans un film à l’aube de ses 90 ans. Parce que c’est aussi ce dont il s’agit dans ce film, soit d’aborder la vieillesse avec lumière, inspirée par la vivacité et la curiosité qui habitent Gabor malgré ses décennies multiples au compteur.
Au fil du tournage, nous sommes allés en France et en Hongrie, nous nous sommes baladés dans différentes régions du Québec parce que j’avais envie qu’on observe Gabor dans divers contextes afin de découvrir sa magie, sa poésie et surtout, sa façon singulière d’entrer en lien avec les gens. J’aime beaucoup en documentaire appeler ces instants où tout semble s’aligner harmonieusement, en toute synchronicité, comme si tout se mettait naturellement en place pour nous offrir des scènes puissantes que j’appelle instants de grâce. Durant ces nombreux tournages, nous avons droit à beaucoup d’instants de grâce dont nous gardons un souvenir magique et dont nous sommes profondément reconnaissants.
ZB : Ce documentaire fut un projet au long cours, vous avez travaillé pendant six ans dessus. Racontez-nous cette aventure.
JL : Le film est en effet un projet au long cours. Nous avons commencé à tourner ensemble au début 2018 lors de son 90e anniversaire et avons terminé les tournages début 2020, juste avant la pandémie (la chance). Ensuite, il y a eu toute la post-production du film qui est arrivée pendant la pandémie, ce qui a occasionné un décalage sur l’échéancier prévu, mais qui a également permis de prendre une distance sur ce qui avait été tourné. Comme on avait beaucoup de matériel (près d’une centaine d’heures de rush), on a pu prendre le temps de bien tisser la courte pointe narrative du film avec le regard aimant et le montage soigné d’Emmanuelle Lane qui a compris la direction que je souhaitais prendre avec le film qui, au-delà de brosser le portrait de l’artiste et de l’homme qu’est Gabor, aborde la vieillesse et comment on choisit de vieillir avec curiosité, vivacité tout en restant en lien avec les autres. Donc oui, ça a été une longue et très enrichissante aventure. Ce qui a été extraordinaire c’est que le film est sorti au moment où les salles de cinéma ouvraient à nouveau après avoir été fermées pendant des mois suite à la pandémie. C’était donc un moment très particulier, et opportun (encore un moment de grâce ?) pour lancer un film lumineux, coloré qui a suscité la curiosité des gens qui ont répondu présents en venant en grand nombre voir le film en salle. Il est important d’ailleurs de mentionner que Gabor est un photographe reconnu au Québec et au Canada, ce qui faisait que peu importe où nous allions dans le cadre des tournages, nous étions toujours accueillis comme des stars (surtout lui, évidemment). Comme Gabor a enseigné pendant une vingtaine d’années la photographie à l’université Concordia à Montréal, il a influencé bon nombre d’artistes et demeure une figure marquante de l’art contemporain canadien. Donc oui, ça a été, une grande aventure qui s’est échelonnée sur une période de plus de 4 années entre le premier tournage et la première du film qui a eu lieu dans le cadre des RIDM (Rencontres internationales du documentaire de Montréal) comme film de clôture en 2021.
Après plusieurs tournages à l’étranger (France et Hongrie), des centaines de kilomètres à se balader sur les routes du Québec, tant d’inconnus généreux et inspirants croisés au hasard des rencontres, quelques cocktails sirotés devant le fleuve, tant de discussions partagées sous le signe de l’humour et de la curiosité, une pandémie traversée avec courage et résilience, des dizaines de photos captées avec sensibilité et près d’une centaine d’heures de matériel tourné avec soin, on pouvait enfin dire mission accomplie.
ZB : La Hongrie compte nombre de grands photographes qui pour certains ont eux aussi fait l’expérience de la migration. Je pense à Brassaï et André Kertész qui ont produit un des plus beaux corpus visuels sur la France de l’entre-deux-guerres et ont contribué à la révolution que connut la photographie à cette période. Gabor Szilasi est-il très lié à ce riche héritage de la photographie hongroise ?
JL : Gabor est né en 1928 à Budapest en Hongrie. Natif d’une famille juive aisée, il a connu la guerre durant laquelle il a perdu sa mère. Il a ensuite travaillé comme ouvrier à la construction du métro de Budapest, tout en commençant à faire de la photo de rue, apprenant ce médium de manière autodidacte, fortement inspiré et influencé par le corpus de Cartier-Bresson qu’il a découvert à l’Alliance française qu’il fréquentait à Budapest. Son père et lui ont ensuite quitté Budapest pour le Québec en 1957, fuyant la révolution hongroise. Il a commencé à travailler à l’Office du film du Québec (OFQ) de 1959 à 1971, ce qui lui a permis de découvrir le Québec rural, ce qui était très enrichissant et nouveau pour le citadin qu’il a toujours été. C’est grâce à ses explorations du Québec rural, dont son premier projet personnel intitulé Charlevoix, qu’il a commencé à être connu dans le milieu de l’art au Québec, choisissant de se servir de la photographie pour témoigner de son époque par l’exploration de son thème de prédilection ; l’étude de l’homme et de son habitat.
ZB : Parlez-nous de la scène photographique québécoise dans laquelle il a évolué ?
JL : Gabor a toujours été très curieux de la scène artistique et culturelle québécoise qu’il a découverte en commençant à photographier les vernissages dans différentes galeries montréalaises. Un livre et une exposition au musée McCord-Stewart ont d’ailleurs été tirés de ce corpus photographique durant lequel il a photographié bon nombre de vernissages de la métropole entre les années 60 et 80 (Le monde de l’art à Montréal 1960-1980). Dans cette série, on y observe toute la faune artistique, québécoise et canadiennes dépeintes avec sensibilité, acuité et humour, faune dont il faisait définitivement partie. Une scène culturelle qui était en pleine ébullition dans la mouvance de l’Expo 67 et de la mise en lumière d’artistes aux pratiques innovantes qui deviendront des figures majeures de l’art contemporain canadien (Leonard Cohen, Armand Vaillancourt, Jean-Paul Riopelle, Rita Letendre, Anais Obomsawin, Sam Tata, Serge Clément, Michel Campeau, Clara Gutsche, John Max). Par son regard d’immigrant, il a su témoigner avec sensibilité, tendresse, humour et justesse de l’éloquence du quotidien de sa terre d’accueil pendant plus de 6 décennies.
*C’est une belle synchronicité que vous mettiez le film en lumière tout juste au moment où Gabor célébrera son 97e printemps (le 3 décembre). Gratitude et joie !
Entrevue réalisée en janvier 2025
Les photos sont tirées du film Gabor
réalisé en 2021 par Joannie Lafrenière