Christian Février : De la course à la photographie

Le photographe français Christian Février a mené une carrière longue de cinquante ans, spécialisée dans la photographie de voile : il photographiait des marins et leurs bateaux, lors de régates aux quatre coins du monde. Dans cet entretien il nous parle de ce métier méconnu et de son rapport à la photographie.


 

***

 

Zoé Isle de Beauchaine : Étiez-vous d’abord marin ou photographe ?

Christian Février : Comme tous mes collègues principalement Erwan Quéméré ou Gilles Martin-Raget, je dirais que nous sommes les deux à la fois. Je suis venu à la photo par le biais de la course.

 

CF 1

Le Classe-J Endeavour en course lors du Jubilé de la Coupe de l’America à Cowes en 2001. Long de 40 m, avec un mât de 51 m, il fut construit en 1934

 

ZB : Vous avez quasiment toujours photographié en argentique, quelle sont les difficultés lorsque l’on photographie en mer ? 

CF : Oui j’ai utilisé la Velvia de Fuji pendant presque 30 ans ! Je doublais toujours sa sensibilité. C’est un film très tolérant. (On peut même la pousser beaucoup plus). Elle a des tons de bleus et de rouge assez intenses qu’il convient parfois de modérer. Mais pour sa justesse dans les vernis de bois et les tons de turquoises des mers exotiques, elle reste incomparable. Un niveau que Kodak n’a jamais réussi à atteindre.

En ce qui concerne les difficultés que nous rencontrons en mer, la principale est l’humidité. Les étraves projettent beaucoup d’embruns, qui cinglent à l’horizontale droit vers nos objectifs. Les téléobjectifs ont de longs parasoleils qui protègent assez bien la lentille. Mais en dessous de 80mm, les lentilles sont très exposées. Alors, il faut savoir rapidement rentrer l’appareil sous le ciré. Seuls les hélicos permettent de supprimer l’humidité. Mais restent coûteux lorsqu’il faut payer la note !

La deuxième difficulté est la brutalité des bateaux qui nous emmènent sur l’eau. Accentuée par des conducteurs parfois inexpérimentés. Mieux vaut éviter les pneumatiques ! Et préférer des vedettes plus lourdes, qui passent mieux dans la mer. Et de préférence celles dotées d’un flying-bridge surélevé, qui permet d’être plus haut que les ponts des voiliers. Et ainsi d’obtenir un meilleur relief dans les photos.

 

ZB : Quels types d’appareil utilisiez vous et quels objectifs ? 

CF : A mon époque, le meilleur boitier était le Canon F1. J’ai aussi utilisé des boitiers Olympus pendant un temps assez court. J’ai quitté Olympus lorsque le directeur parisien a refusé de me reprendre un 300 mm qui était réellement flou.

Mes objectifs étaient tous des Canon. Ils commençaient par le 17mm, qui convenait parfaitement les photos à bord. Suivaient le 24mm, un zoom 20-35, un 50mm macro pour les gros plans d’accastillage, un 80mm; puis un zoom 80-200, mon précieux 300m, tellement bon que je le couplais souvent avec un multiplicateur x 1,4, Puis un zoom 100-400 et enfin l’incomparable 600 mm. Avec le boitier à moteur, on atteignait les 8 kilos qu’il fallait tenir à bout de bras dans des vedettes instables ! Nous emmenions tout ce matériel dans des sacs à dos spécialisés et souvent des glacières à roulettes.

 

CF 21

Novembre 1978. Le navigateur Michaël Birch et le Peintre de Marine Stéphane Ruais en pleine discussion en Guadeloupe. Le coureur canadien vient juste de remporter la première Route du Rhum sur son trimaran Olympus

 

ZB : Pour vous, qu’est-ce qu’un bon photographe nautique ? 

CF : Il vaut mieux avoir été coureur auparavant ! Cela vous permet d’anticiper les croisements, d’avoir une vision de la course avec un peu d’avance. Mais il y a des exceptions. L’italien Carlo Borlenghi est l’un des cinq meilleurs photographes mondiaux. Les japonais Yoichi Yabe et Kaoru Soheata, excellents eux aussi. Une bonne acuité visuelle est requise. Viennent ensuite l’expérience et la sensibilité du photographe qui lui sont propres.

 

ZB : Vous mentionnez dans le film la couverture quasi-abstraite de Voiles et Voiliers que vous vous êtes battu pour publier. À travers votre travail d’éditeur pour le magazine, vous avez aussi apporté une sensibilité artistique au monde de la voile… C’est quelque chose dont vous aviez conscience et que vous meniez activement ? 

CF : Le flou et les filés font partie de la photographie. J’étais absolument convaincu que les photos de Daniel Allisy intéresseraient les lecteurs. Mais à mon époque, les rédacteurs en chef étaient plutôt timorés. Grâce à ma position de directeur artistique de Voiles & Voiliers, j’ai pu imposer ces documents. Mais à quel prix ! Il fallait jouer à cache cache, emmener en douce les documents à la Gare du Nord pour la Belgique où se trouvait notre imprimeur.

 

CF 16

Optimists en régate à La Rochelle. Un flou caractéristique du photographe Daniel Allisy

 

ZB : Vous êtes vous vous-même essayé à des images plus expérimentales ? 

CF : A la fin des années 60, j’ai essayé le film infrarouge Kodak et publié dans les Cahiers du Yachting mon seul reportage sur la Semaine de Cowes en infrarouge. J’ai vite abandonné pour préférer les couleurs naturelles qu’offrent la nature. J’ai essayé aussi quelques filtres Cokin. Là aussi, j’ai stoppé très vite.

 

ZB : On aperçoit dans votre bibliothèque un livre photo mythique, New York de William Klein. Quelles sont vos influences photographiques ? 

CF : J’aimais beaucoup Guy Bourdin pour son graphisme parfois dénudé à l’extrême comme la dame au chapeau rouge. Aussi André Martin pour ses sous-bois pris au 500 mm Nikon à miroir. Ses photos étaient très douces et très poétiques. Jean-Loup Sieff et Jean-François Jonvelle pour leurs exceptionnels corps de femmes. Robert Delpire m’a aussi beaucoup influencé. Il m’a fait découvrir des photographes, illustrateurs et de grands typographes, surtout américains. Sa galerie se trouvait à proximité de l’église de Saint Germain des Prés. J’y allais souvent; j’en ressortais toujours heureux de ce que j’avais vu.

Dans le domaine maritime, curieusement Keith Beken n’a eu aucune influence sur mon travail. C’était un grand ami, drôle et d’un humour rare. En revanche, Erwan Quéméré lui m’a beaucoup apporté. Il a été le premier à montrer à la fois les vagues, un bateau et les nuages. Ses premières photos de bateau en action étaient prodigieuses. Pas si facile qu’on pourrait le croire. Et pourtant Erwan est daltonien.
 

Tabarly.Iceberg-CF

En 1987, Eric Tabarly longe un magnifique iceberg sur son monocoque Côte d’Or près de Saint Pierre et Miquelon

 

ZB : Avez-vous montré vos photographies hors du cadre nautique ? 

CF : Ma première exposition grand public a eu lieu en 1980 à la galerie Canon, qui se trouvait juste en face des tubulures colorées du Musée Beaubourg. Elle a été suivie de beaucoup d’autres depuis. Avec ma compagne Annie, nous rentrions juste d’une traversée de l’Atlantique et d’une croisière dans l’archipel des Roques au Venezuela. Bronzés de la tête aux pieds, nous sommes arrivés pieds nus pour le vernissage ;-)

 

ZB : Le film mentionne plus d’un million de photographies : où sont conservées ces archives et quel avenir les attend ?

CF : Mes archives sont ici chez moi à Aigues-Vives. Rangées par mon fils Arnaud (lui-même photographe dans la communication des grandes entreprises) dans des cartons au grenier. Je vais les léguer à mon fils au mois d'août. Il pourra ainsi continuer les ventes avec les magazines. J’avais tenté une approche avec la Fondation Bénéteau il y a deux ans. Juste avant de quitter Vannes. Mais ils sont très radins et m’en proposaient des cacahuètes. J’ai donc rompu avec eux.

 

 

Entrevue réalisée en juillet 2025
Les photos sont tirées du film Christian Février, l'œil marin
réalisé en 2014 par Nicolas Raynaud