Eléonore Coyette : l'errance, une forme de douce résistance

Dans ce bel entretien, Eléonore Coyette nous éclaire sur son geste cinématographique, guidé par le corps et le mouvement. Elle revient également sur sa rencontre étonnante à Bruxelles avec Aïssatou Ciss et les débuts de leur processus créatif.


 

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Zoé Isle de Beauchaine : Pouvez-vous nous dire quelques mots sur votre parcours, votre pratique, ainsi que les thématiques qui vous animent ?

Éléonore Coyette : Je suis diplômée d’une école de cinéma en Belgique, mais je dis souvent que ma « vraie » école de cinéma a été le mouvement Kino, qui invite à réaliser des films collectivement, partout dans le monde, en un temps limité (48 ou 72 heures). Ce cinéma de l’urgence, nomade, léger, collectif et solidaire m’a donné la confiance et la sécurité nécessaire qui m’avaient manqué jusque-là. Je me suis sentie libre d’expérimenter, affranchie du poids des normes, de l’intimidation et de la hiérarchie inhérentes à certaines écoles d’art. C’est à Rome que j’ai posé « mon premier geste cinématographique », et que j’ai commencé à me dé-formater en profondeur pour laisser émerger mon regard. J’ai depuis réalisé plusieurs courts-métrages, dont « 407 jou » et « Twa Fèy » qui ont circulé dans plus de 80 festivals internationaux. Mon travail cherche à mêler l’intime et le politique, via les thématiques du corps, du mouvement (psychique ou physique), de la création, et de l’agentivité.
 

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ZB : Comment avez-vous rencontré Aïssatou et comment est née l’idée de ce film ?

EC : Le contexte me semble important à préciser. J’étais à Bruxelles sans vraiment vouloir y être après plusieurs années à l’étranger, je venais de terminer une création, j’étais momentanément hébergée chez une amie en attendant de voir venir la suite. J’ai reçu un message de Jasmine, rencontrée au Festival Film Femmes Afrique à Dakar, qui me demandait si je pouvais passer un moment avec son amie Aïssatou, venue suivre une formation de trois mois à l’IHECS à Bruxelles. On s’est données rendez- vous à un concert, et en rentrant, on a découvert qu’on logeait non seulement dans le même quartier, mais dans la même rue ! À partir de là, on s’est vues très souvent. Je passais beaucoup de temps à marcher dans la ville pour mettre de l’ordre dans mes idées et Aïssatou avait envie de découvrir la ville et de partager ses ressentis. C’est comme ça que tout a commencé. Un mois plus tard, elle m’a lancé (avec son humour légendaire) : « Dis donc, tu n’aurais pas envie de me filmer par hasard ?». Je n’y avais pas pensé, mais ça m’a donné envie de ressortir ma caméra, que j’avais délaissée, moi qui pourtant ne m’en sépare jamais. Nous nous sommes alors engagées dans ce que nous avons décidé d’appeler un « processus créatif » – un cadre expérimental, ludique surtout, où se raconter, et qui s’est finalement prolongé jusqu’au Sénégal. J’avais reçu quelques mois plus tôt une bourse pour l’écriture de mon prochain film, je l’ai injecté dans ce processus créatif.

 

ZB : L’errance est-elle aussi importante pour vous que pour Aïssatou ? Comment l’envisagez-vous ?

EC : J’ai pris beaucoup de temps à comprendre mon besoin profond d’errance, c’est un mélange d’introspection et de rencontres inespérées. L’errance, lorsqu’elle est choisie bien sûr, est pour moi un espace de liberté, d’ouverture, de rencontre avec l’inattendu. J’ai toujours eu le goût du mouvement. Enfant j’adorais déloger. Adolescente, je faisais tout le temps de l’auto-stop, pas seulement dans l’idée de me déplacer mais surtout de découvrir d’autres réalités. Adulte, j’ai développé la pratique de la marche urbaine, j’aime absorber les ondes des lieux par la marche. Ce mouvement, me permet d’être en position d’accueil – écouter, observer, sentir, cueillir. Cultiver le sens de l’en-dehors. J’ai toujours eu peur des huis-clos. Des murs. Des normes. Je préfère l’horizon. Les lignes de fuites...

 

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ZB : Vous infusez ce film d’une certaine poésie visuelle. Est-ce votre manière d’aborder le documentaire ?

EC : Je ressens le monde par mon corps, mais je suis aussi très cérébrale, et la seule façon que j’ai de traduire cette dualité est d’essayer d’en faire des films. J’ai besoin de symboliser mes ressentis internes – l’image en mouvement associée au son m’y aide. Pendant ce processus créatif, les témoignages d’Aïssatou faisaient écho en moi, j’ai tenté de la rejoindre par mes images, c’était ma façon de participer au dialogue. J’aime l’idée de ne pas tout nommer, les zones floues, les points de suspension. Sentir le monde qui bouge autour. C’est sans doute pour cela que mes films prennent une forme contemplative. Le court-métrage se termine par un poème de Laurence Vielle, découvert par hasard ensemble dans une boîte à livres à Bruxelles. Rien n’est extérieur au réel dans ce film. C’est une approche sobre et minimaliste.Les tons pastels et l'absence de musique participent à cette volonté de ne rien vouloir forcer ou amplifier.



ZB : Vous n’imposez pas votre narration au sujet de vos films. Au contraire, on ressent une grande liberté. Pouvez-vous nous en parler ?

EC : Dans un monde saturé d’images, de récits et d’attentes, nous avons choisi la sobriété comme un luxe : celui de se rendre simplement disponibles au réel. Sans narration imposée, sans finalité autre que d’être là — dans la marche, le temps d’une batterie (+/-40 minutes). Ce geste, était une forme douce de résistance, une expérimentation de la liberté. Il s’agissait de laisser émerger ce qui ne se force pas, ce qui se révèle seulement dans le temps accordé, dans l’espace ouvert. Ce fut un tournage sans enjeu de performance, mais avec toute la joie de la présence.

 

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Entrevue réalisée en juin 2025
Les photos sont tirées du film Dox dadje : marcher, se croiser
réalisé en 2024 par Éléonore Coyette

Le film lié à cet article

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15’
Aïssatou Ciss|Dox dadje : marcher, se croiser

La rue comme source fertile • L’art comme résilience.