Aïssatou Ciss : figer des tabous vécus sans les nommer
Dans ce bel entretien, Aïssatou revient sur les rencontres artistiques qui ont déterminantes pour elle, son cheminement vers l'art et la résilience, en constante évolution. Son art de créer des liens en racontant des histoires de vie.
***
Zoé Isle de Beauchaine : Pouvez-vous nous dire quelques mots sur votre pratique ?
Aïssatou Ciss : Ma pratique artistique est en constante évolution. Je m’inspire de mon quotidien, des étapes de la vie, de questionnements existentiels pour raconter mon histoire et celle des autres. À travers mes images fixes, j’essaie de créer un pont entre le passé et le présent, d’ouvrir un dialogue visuel, de sensibiliser, et de constituer une forme d’archive vivante. L’image fixe est pour moi un espace de réflexion de mémoire personnelle et collective..
ZB : Quand et comment avez-vous découvert, et choisi, la photographie ?
AC : J’ai découvert l’art grâce aux ateliers SAM au Congo, lors de la première édition des Rencontres internationales des Arts RIAC. C’est là que j’ai rencontré Bill Kouélany, une artiste qui m’a ouvert les yeux sur un monde que je ne connaissais pas. Je viens d’un milieu où l’art n’avait pas vraiment de place. Pour moi, ce mot ne voulait pas dire grand-chose à l’époque. Quand j’ai rencontré l’art j’ai compris qu’il y avait mille façons possibles de s’exprimer à travers l’art. C’est en 2018, à Saint-Louis, en aidant une amie à prendre des photos, que la photographie est vraiment entrée dans ma vie. Je ne l’ai pas adoptée tout de suite : je pensais que c’était un outil accessible à tout le monde, et je cherchais encore ma propre voix. C’est un échange avec le cinéaste sénégalais Moussa Sène Absa qui a été décisif. Il m’a dit : "Pour faire de l’art, il faut avoir quelque chose à raconter, et savoir comment le raconter." À partir de là, j’ai compris que la photographie pouvait être mon langage mais aussi un moyen pour moi de m’exprimer, de raconter des histoires de causer le débats et surtout de figer des vécus tabous ou flous sans les nommer.
ZB : Comment avez-vous rencontré Eléonore et comment est venue l’idée de ce film ?
AC : J’ai rencontré très brièvement Eléonore lors d’un festival de films à Dakar. Nous nous sommes retrouvées ensuite en Belgique, où je faisais un stage à l’IHECS. C’était la première fois que je venais en Europe pour une longue durée, et j’ai vécu un vrai choc culturel. C’est en partageant mes expériences avec Eléonore que nous avons commencé à discuter plus profondément et échanger sur nos pratiques artistiques. Au départ, ce n’était pas un "film", mais plutôt une forme de pratique artistique partagée, un dialogue. C’est devenu un film avec le temps. Notre rencontre était très importante dans mon processus d’adaptation en Belgique et dans la compréhension de nos différences culturelles.
ZB : Cette vidéo est pleine de résilience, comment la photographie vous a-t-elle permis d’atteindre cette résilience ?
AC : La photographie, pour moi, c’est un espace de liberté. Je ne cherche pas à faire de belles ou de mauvaises photos. Ce que je veux, c’est raconter des histoires et archives nos vécus collectifs et personnels . Et ce médium m’a permis d’exprimer mes émotions, mes questionnements, sans avoir à me justifier. C’est aussi à travers la photographie que je cherche, petit à petit, ma résilience. Ce n’est pas encore atteint, mais je suis sur ce chemin.
ZB : Quelle a été votre plus belle rencontre au gré d’une de vos errances ?
AC : Parmi toutes les rencontres qui ont marqué ma vie, celle avec Bill Kouélany reste la plus forte. Elle a été la porte d’entrée vers l’art, et m’a permise de me projeter dans un monde où je pouvais, moi aussi, exister en tant qu’artiste mais aussi en tant que femme noire. D’autres personnes comme Jems Robert KokoBi m’ont aussi profondément inspirée, notamment dans la manière dont il a transformé son errance en œuvre.
ZB : Vous parlez de l’importance de la rue, vous considérez-vous comme une photographe de rue ?
AC : Je ne me définis pas uniquement comme photographe de rue, car je travaille aussi sur la mise en scène, mais ma photographie est née dans la rue. C’est là que je trouve des histoires à raconter, que je découvre les autres, et parfois aussi un peu de moi-même. La rue tient une place essentielle dans mon travail. Elle est pour moi un livre ouvert, un théâtre vivant.
Entrevue réalisée en juin 2025
Les photos sont tirées du film Dox dadje : marcher, se croiser
réalisé en 2024 par Éléonore Coyette