Gabor : Un voyage visuel au cœur du Québec

Et si l’on pouvait saisir l’âme d’un pays dans un regard ? Si, par la seule force d’un déclencheur, on pouvait fixer ce qui fait la beauté des vies ordinaires ?

Gabor, le documentaire de Joannie Lafrenière, est bien plus qu’un portrait d’artiste. C’est un film sur la mémoire, la tendresse, le temps qui passe — et sur un homme qui, pendant plus de soixante ans, a photographié le Québec avec une attention aussi tendre que persistante.
Tout commence en 2015, lorsque Joannie Lafrenière croise sa route lors de rencontres photographiques. Pour elle, le travail de Szilasi a été une révélation. Plus jeune, c’est en découvrant ses images qu’elle a su qu’elle voulait devenir photographe. Entre eux, la connexion est immédiate — il est immédiatement charmé par l’approche franche et joyeuse de la réalisatrice. De cette alchimie naît un film rare, où deux sensibilités dialoguent, se répondent, se prolongent. Gabor, c’est le récit de cette histoire d’amour visuelle, racontée avec minutie par Lafrenière, qui signe un film profondément humain, drôle, émouvant et délicieusement coloré.

 

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Gabor Szilasi a photographié son pays d’adoption, et lui a donné un visage. Arrivé de Hongrie en 1957, après avoir fui la révolution, il trouve au Québec une terre d’accueil et, surtout, un sujet à la hauteur de sa curiosité insatiable. Le film est à l’image de son sujet : en couleurs vives, chaleureux, attentif. Szilasi aborde les gens avec pudeur, pose des questions, plaisante parfois : « Ce n’est pas la question qui est indiscrète, c’est la réponse. »

Ceux qu’il photographie finissent par lui ouvrir la porte, puis le cœur. Et des années plus tard, ses images continuent de résonner — comme à Charlevoix, ou dans ce café « Chez Monica », où les souvenirs reprennent vie sous son objectif. On le suit dans divers recoins du Québec, sa chambre 4x5 sous le bras, appréhendant l’inconnu avec une patience infinie.

D’abord surpris, les québécois sont très vite flattés d’être photographiés. Des décennies plus tard, ils en parlent encore, avec émotion. Une femme se souvient : « Ses images, elles nous ont marqués. Les gens parlent encore de quand Gabor est venu nous prendre en photo, il y a des années. »

 

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Lafrenière filme un homme en mouvement, en voyage, en conversation. Elle capte aussi le regard de Gabor qui se pose sur un visage, sur un paysage, sur une lumière, et qui échappe aux mots. Comme dans cette scène bouleversante, où un mélomane lui demande de s’asseoir face à une fenêtre, lance une pièce de Bach. Gabor laisse alors la musique guider sa photographie.

Le documentaire met aussi en image ce que Gabor tait. Son enfance, marquée par l’antisémitisme et la répression, reste peu racontée. Même sa fille dit en savoir peu. En 1949, alors qu’il tente de fuir la Hongrie, il est emprisonné. À sa sortie, il nepeut reprendre ses études de médecine, devient ouvrier sur les chantiers du métro de Budapest. Il y achète un appareil russe, un Zorki. Et commence à photographier.

« La photographie, c’est un poème. Le cinéma, un roman », dit-il. « Quand je déclenche, je ressens quelque chose de très fort, quelque chose qui dépasse l’instant. »

Gabor, le film, épouse cette philosophie. Elle rend hommage à un homme discret, à une œuvre immense, à une manière d’être au monde qui résiste au bruit et à la vitesse. Le travail photographique de Gabor Szilasi a derrière lui près de 30 expositions individuelles et 60 expositions collectives en Amérique du Nord et en Europe. A travers les photographies de Szilasi, c’est tout un Québec qui s’offre à nous. Un Québec qui mérite d’être regardé — et aimé — comme Gabor l’a fait, pendant toute une vie.

 

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Romane Fragne, mai 2025
Les photos sont tirées du film GABOR
réalisé en 2022 par Joannie Lafrenière