Elliott Erwitt : Quand la photographie raconte le monde avec légèreté

Un chien minuscule à côté de jambes interminables. Un homme assis à la tête de bulldog. Il n’y a rien de plus sérieux que l’humour, et Elliott Erwitt l’a compris avant tout le monde. Ses photographies, souvent drôles, parfois poignantes, toujours intelligentes, racontent des histoires simples et universelles qui nous séduisent, irrésistiblement. Dans le documentaire Silence Sounds Good, la réalisatrice Adriana López Sanfeliu nous ouvre la porte de l’univers intime de ce maître de la dualité, où légèreté et gravité cohabitent avec une élégance certaine.

Elliott Erwitt est un photographe américain né à Paris en 1928 de parents russes-juifs émigrés. Il passe son enfance en Italie, qu’il fuira à l’âge de 10 ans pour retourner en France afin d’échapper à Mussolini. Puis, ses parents émigrent de nouveau en 1939 vers les États-Unis, à New-York, avant de s’installer à Los Angeles. 

Dans le monde d’Erwitt, tout est une question de regard. Avec la spontanéité d’analyse qui lui est propre, il décèle dans une scène de la vie courante un côté aussi humain que cocasse. Une matrone observe le monde derrière des rayonnages où deux courges, posées là par hasard, semblent lui prêter une anatomie imaginaire. Des chiens, pris sous des angles improbables, deviennent les reflets drôles et émouvants de leurs maîtres. 

Sous cette surface légère, il y a pourtant un regard acéré, une attention méticuleuse à l’absurde et aux détails qui trahissent notre condition. Erwitt le dit lui-même avec sa fausse désinvolture : « Je mets beaucoup de sérieux à ne pas être sérieux. » L’ironie, chez lui, n’est jamais une fuite ou un masque, mais une façon de poser les vraies questions sans alourdir le propos.

 

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Un regard intact, une patience infinie

Le documentaire d’Adriana López Sanfeliu capte cette approche avec une tendresse palpable. Pendant plusieurs années, elle a accompagné en tant qu’assistante cet homme qui, à plus de 90 ans, continue de chercher « la prochaine image ». Le documentaire le suit dans cette quête inlassable, notamment lors d’un retour à Cuba, où il est invité, cinquante ans après ses célèbres clichés post-révolutionnaires. En 1964, Elliott Erwitt avait passé une semaine en tant qu’hôte de Fidel Castro à Cuba. Le magazine Newsweek l’avait chargé de photographier le "líder máximo" en compagnie de Che Guevara, la figure emblématique de la révolution cubaine.
Plus de 50 ans plus tard, à la faveur de la normalisation des relations entre Cuba et les États-Unis, Erwitt revient sur l'île pour réaliser un reportage photographique sur les villes et les paysages, capturant une époque et un pays en constante évolution. L’âge a ralenti son corps, mais pas son esprit. Chaque prise de vue est une leçon de patience et de précision, chaque scène, un prétexte pour raconter sans mots.

Erwitt a photographié les puissants – présidents, papes, stars du cinéma – et les anonymes. Il ne cherche pas à expliquer, encore moins à juger. Il saisit ce qui est. Elliott Erwitt est peut-être un homme de son siècle, mais ses photographies transcendent les époques. Elles parlent des paradoxes de l’humanité : la fragilité des relations, la beauté des moments fugaces, l’absurdité des conventions. Cette universalité repose sur son refus de se prendre au sérieux. « Penser trop en photographie, ce n’est jamais une bonne idée », affirme-t-il. Chez lui, l’instinct prime sur l’analyse, le regard sur le concept.

 

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C’est dans cette simplicité qu’Adriana López Sanfeliu puise pour construire son film. Silence Sounds Good est un hommage pudique, où les mots laissent place aux gestes et aux regards. Elle montre un homme qui préfère parler des autres plutôt que de lui-même, et pour qui la photographie est un langage bien plus éloquent que n’importe quelle conversation.

Le titre, choisi par Erwitt lui-même, reflète cette pudeur. Adriana López Sanfeliu évite le piège de l’hommage lourd ou du didactisme. Elle suit son mentor et ami avec une caméra discrète, attentive à son quotidien. Son regard va au-delà de l’artiste au travail : elle révèle également l’homme derrière l’objectif : ses gestes précis, son humour mordant, et son attachement presque enfantin aux chiens, qui apparaissent comme des compagnons fidèles de son œuvre et de sa vie.

L’un des moments du film - probablement l’un des plus poignants - montre Erwitt redécouvrant silencieusement des tirages des débuts de sa carrière. À 22 ans, en 1950, il immortalisait Pittsburgh, une ville en pleine mutation, passant de l’ère industrielle à celle d’une métropole moderne.

Adriana López Sanfeliu filme cet instant suspendu, ce dialogue implicite entre deux époques de sa vie, avec une sensibilité remarquable. Sans recours aux mots, elle laisse les images raconter l’histoire du temps qui passe et de la créativité qui perdure. Ce silence est peut-être la clé de l’œuvre d’Erwitt : un espace où l’image parle à sa place, où l’humain se révèle dans ce qu’il a de plus fragile et de plus universel.

 

 

Les photos sont tirées du film Elliott Erwitt, Silence Sounds Good
réalisé en 2019 par Adriana Lopez Sanfeliu
Co-écrit par Adriana Lopez Sanfeliu et Mark Monroe
Produit par Caméra Lucida Productions et Adriana Lopez Sanfeliu
Distribution internationale : CLPB Rights
© Camera lucida productions / Adriana Lopez Sanfeliu / 2019